Il existe peu d’endroits en France où un simple coucher de soleil attire chaque soir une foule aussi fidèle. À l’entrée du golfe d’Ajaccio, l’archipel des Sanguinaires transforme cette scène quotidienne en véritable rituel touristique : dès la fin d’après-midi, la route qui longe la côte se remplit de voitures, les terrasses des restaurants se réservent à l’avance, et les randonneurs pressent le pas sur le sentier des Douaniers pour ne rien manquer du spectacle. Cette ferveur n’a rien d’un effet de mode récent. Elle prolonge une fascination presque littéraire, née au XIXe siècle et jamais démentie depuis.
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ToggleUn archipel qui ferme le golfe d’Ajaccio
Quatre îlots de roche sombre composent l’archipel des Sanguinaires, disposés en enfilade à la sortie nord-ouest du golfe : Mezzu Mare, la plus vaste et la seule accessible, suivie de Cala d’Alga, de l’îlot des Cormorans et de Porri. L’ensemble, ainsi que la pointe de la Parata qui le prolonge côté continent, couvre environ 405 hectares classés en zone naturelle protégée. Le site a reçu le label Grand Site de France en 2017, une reconnaissance qui récompense la gestion durable de ce paysage par les acteurs locaux.
L’origine du nom reste débattue. Certains l’attribuent à la teinte rougeâtre que prennent les roches granitiques au coucher du soleil, d’autres à la couleur des frankénies, ces petites plantes à fleurs roses dont le feuillage vire au rouge vif à l’automne, d’autres encore à une déformation du nom de pêcheurs revenant du golfe de Sagone voisin. Aucune version n’est aujourd’hui considérée comme définitive, ce qui n’a fait qu’entretenir le mystère entourant l’archipel depuis des siècles.
Le phare qui a inspiré Alphonse Daudet
Nulle autre construction ne résume mieux l’identité des Sanguinaires que le phare de Mezzu Mare. Bâti en 1870 à l’emplacement d’une ancienne tour génoise, il fut le premier phare érigé en Corse et culmine à environ quatre-vingts mètres au-dessus de la mer. Sa renommée dépasse largement le cadre régional depuis qu’Alphonse Daudet y séjourna aux côtés des gardiens et en tira l’un des textes les plus connus de son recueil des Lettres de mon moulin. L’écrivain y décrivit la vie sur cette île qu’il qualifiait de rougeâtre et d’aspect farouche, fixant durablement l’image romantique associée au lieu.

L’îlot conserve d’autres traces de son passé mouvementé : un sémaphore construit en 1865, en service jusqu’en 1955, ainsi que les vestiges d’un lazaret édifié en 1806 pour mettre en quarantaine les pêcheurs de corail revenant d’Afrique. Le phare a été automatisé en 1985, mettant fin à plus d’un siècle de présence humaine continue sur l’île, aujourd’hui redevenue le domaine exclusif des oiseaux marins et des visiteurs de passage.
La croisière vers l’archipel, l’expérience la plus complète
Pour qui souhaite réellement poser le pied sur l’archipel, la croisière depuis le port d’Ajaccio reste l’option la plus satisfaisante. Le trajet longe d’abord la côte ajaccienne, passant devant la chapelle grecque, le cimetière marin et la citadelle, avant d’atteindre la pointe de la Parata et sa tour génoise du début du XVIIe siècle. La plupart des bateaux marquent une escale d’environ une heure sur Mezzu Mare, le temps de grimper jusqu’au phare, d’explorer les ruines du lazaret ou simplement de se baigner dans une eau particulièrement transparente.
Plusieurs compagnies assurent cette liaison au départ du port de plaisance, avec des départs plus fréquents entre juin et septembre. La réservation en ligne est recommandée en haute saison, les places s’écoulant rapidement les jours de forte affluence. Pour les visiteurs souhaitant varier les approches, certains prestataires proposent également la découverte de l’archipel en jet-ski, combinée à une session de plongée sur place.
Le sentier des Douaniers, la balade préférée des Ajacciens
Il n’est pas nécessaire d’embarquer pour profiter du spectacle. Depuis la pointe de la Parata, terminus de la route des Sanguinaires, plusieurs sentiers permettent d’admirer l’archipel depuis la terre ferme. Le plus populaire, le sentier des Douaniers, longe la côte sur un peu plus de deux heures aller-retour dans un cadre resté sauvage, ponctué de panneaux présentant la flore locale, où figurent plus de cent cinquante espèces recensées sur l’île principale, certaines rares ou absentes du reste de la Corse.

Pour les visiteurs disposant de moins de temps, la promenade jusqu’à la tour génoise de la Parata se parcourt en une quarantaine de minutes, avec un dénivelé modeste mais suffisant pour ouvrir un panorama complet sur les quatre îlots. C’est depuis ce promontoire, construit en 1608 pour surveiller l’arrivée d’éventuels envahisseurs barbaresques, que la vue sur l’archipel se révèle la plus dégagée, et c’est traditionnellement là que se masse la foule aux heures précédant le coucher du soleil.
Le rendez-vous du soir, entre lumière et affluence
Le coucher de soleil sur les Sanguinaires s’est imposé comme l’un des rituels touristiques les plus suivis de Corse-du-Sud, au point que la route qui y mène connaît des embouteillages réguliers en fin d’après-midi durant l’été. Les rochers sombres de l’archipel prennent alors une teinte rougeoyante particulièrement photogénique, un phénomène renforcé par la position de l’archipel qui ferme littéralement l’horizon ouest du golfe.

Pour éviter la cohue tout en profitant du spectacle, arriver une heure avant le coucher de soleil officiel permet de trouver une place de stationnement et de choisir son point de vue sur le sentier avant l’affluence maximale. Les mois de mai, juin et septembre offrent un compromis efficace entre douceur climatique et fréquentation plus raisonnable qu’en plein cœur de l’été.
Une réserve naturelle à préserver
Au-delà de sa dimension pittoresque, l’archipel constitue un sanctuaire pour une faune particulièrement sensible. Les colonies de goélands leucophées cohabitent avec des espèces plus rares comme le puffin cendré ou le faucon pèlerin, tandis que la flore locale, adaptée aux embruns et au vent, abrite plusieurs plantes endémiques que l’on ne retrouve nulle part ailleurs sur l’île. Le classement Natura 2000 de l’archipel encadre strictement les usages du site, notamment la baignade et le mouillage à proximité immédiate des îlots les plus fragiles.
Cette cohabitation entre affluence touristique et préservation du patrimoine naturel reste l’un des équilibres les plus délicats à maintenir pour les gestionnaires du Grand Site de France, particulièrement sur l’île de Mezzu Mare où le passage estival peut atteindre plusieurs centaines de visiteurs par jour.
Organiser sa visite selon son rythme de voyage
Les Sanguinaires se prêtent aussi bien à une visite express d’une demi-journée qu’à une exploration approfondie sur la journée entière. Pour un aperçu rapide, la promenade jusqu’à la tour génoise suivie d’un coucher de soleil depuis la pointe suffit à saisir l’essentiel du site en deux à trois heures. Pour une immersion complète, combiner la croisière vers Mezzu Mare le matin, un déjeuner dans l’un des restaurants de la route des Sanguinaires, puis la randonnée du sentier des Douaniers en fin d’après-midi permet de couvrir l’archipel sous tous ses angles avant de conclure par le coucher de soleil depuis la terre ferme.
L’accès en voiture depuis le centre d’Ajaccio prend une quinzaine à une vingtaine de minutes par la route des Sanguinaires, également desservie en saison par une ligne de bus et un petit train touristique au départ de la place Foch. Pour les visiteurs sans véhicule, cette desserte régulière rend l’archipel accessible sans contrainte logistique majeure.
